Ce que la mort fait aux médecins : HEART-DEATHS, première cartographie nationale
Étude HEART-DEATHS — Mars 2026
497 médecins · 10 situations de décès · Des chiffres qui ne laissent pas indifférent
Chiffres clés
94 % des médecins sans aucune formation spécifique
1 sur 5 en dépression probable (WHO-5)
1 sur 2 interne en souffrance mesurable
7,2 / 10 impact du suicide / mort choisie d’un patient sur le médecin
La mort traverse chaque journée de soins. Elle s’invite dans les consultations, les couloirs de nuit, les annonces difficiles, les silences d’après. Et pourtant, dans la plupart des cursus de formation initiale des soignants, elle occupe une place marginale. On apprend à soigner. Rarement à traverser, répétition après répétition, l’expérience de perdre un patient — et ce que cela fait à celui qui reste debout.
Ce que révèle l'étude HEART-DEATHS
HEART-DEATHS est la première étude française à cartographier, situation par situation, les émotions des médecins face aux décès. Dix scénarios analysés. Treize émotions mesurées. Cinq sources de soutien évaluées. Et des résultats qui ne laissent pas indifférent.
Trois situations qui appellent une attention particulière
Le suicide ou mort choisie par le patient : l'émotion la plus lourde de toute l'étude
Avec un impact moyen de 7,2/10, le plus élevé de l’étude et un taux de culpabilité de 48,5 %, le suicide ou mort choisie par le patient est la situation la plus traumatisante documentée. Un médecin sur deux culpabilise. La remise en question atteint 34,8 % : « aurais-je pu voir les signes ? » Une question sans réponse, qui hante, qui ronge. Et pour laquelle zéro protocole de soutien n’existe dans la quasi-totalité des établissements.
48,5 % des médecins exposés à un suicide ou mort choisie par le patient ressentent de la culpabilité. 34,8 % se remettent profondément en question. Impact moyen : 7,2/10. Préparation émotionnelle possible : 0 %.
Le décès per/post-intervention : culpabilité et colère — une blessure identitaire
42,2 % de culpabilité, 35,8 % de colère, le décès survenu pendant ou après une intervention chirurgicale génère le profil émotionnel le plus intense sur les émotions négatives. La culpabilité frappe l’identité professionnelle dans son cœur. La colère révèle une détresse que la culture du stoïcisme médical empêche précisément d’exprimer. Le soutien institutionnel pour ce scénario est le plus bas de l’étude : 2,78/10.
Le décès per/post-intervention est le scénario où l’institution soutient le moins (2,78/10 —> valeur la plus basse de toute l’étude) et où la culpabilité et la colère sont les plus fortes.
La mort brutale : l'impuissance comme émotion universelle
60,6 % des médecins ont vécu au moins un décès brutal au cours des cinq dernières années, le scénario le plus fréquent. Parmi eux, 30,9 % déclarent de l’impuissance comme émotion dominante, et 90,7 % rapportent au moins un symptôme de type PTSD : troubles du sommeil (49,8 %), flashbacks (47,2 %), pensées envahissantes (37,5 %). La mort brutale ne se prépare pas elle survient, elle percute, et le médecin repart soigner d’autres patients dans les vingt minutes.
3,67 / 10
Score moyen de soutien institutionnel perçu (toutes situations) — vs 6,20/10 pour l’équipe soignante
L’impuissance, la culpabilité, la colère, le soulagement et la tristesse ne sont pas des faiblesses individuelles. Ce sont des réponses humaines normales à des situations extraordinairement chargées, vécues dans un cadre institutionnel qui ne les reconnaît pas, ne les nomme pas, et ne les soutient pas.
Un angle invisible : les émotions positives
L’étude documente ce que la littérature médicale ignore souvent. Face au décès chronique attendu, 33,8 % des médecins ressentent du soulagement pour le patient et 28 % un sentiment de travail accompli. Ces émotions sont normales, adaptatives, et témoignent d’un accompagnement réussi. Mais la culture médicale les interdit. Cette inhibition forcée est elle-même une source de détresse documentée.
Les jeunes médecins : une génération en souffrance
52,4 % des internes et 45 % des chefs de clinique atteignent le seuil de dépression probable (WHO-5 < 50). Ce n’est pas un signal statistique marginal : c’est un médecin sur deux, en formation, en souffrance mesurable. Sans accompagnement structuré, les premières années d’exercice sont une traversée du désert émotionnel et il faut en moyenne plus de 10 ans pour que le bien-être se stabilise.
Six recommandations pour mieux soutenir les soignants
- Des modules obligatoires sur la gestion du deuil professionnel dans les DES à haute exposition (cardiologie, réanimation, chirurgie, urgences, oncologie).
- Des débriefings systématiques (PDDS) après chaque décès brutal ou per-opératoire : 10 minutes, conduit par le senior référent.
- Un protocole spécifique après tout suicide de patient, le scénario le plus traumatisant et le moins couvert.
- Un accès déstigmatisé aux professionnels de santé mentale, sans notification à l’employeur.
- Une étude prospective nationale représentative pour confirmer et amplifier ces résultats.
- Reconnaître la fin de vie comme une mission évaluée de l’hôpital pour les patients, les familles, et les soignants.
Une réponse concrète : le DU « Les soignants et la mort »
Diplôme Universitaire — Université Paris-Est Créteil (UPEC)
Les données de HEART-DEATHS ne sont pas seulement un constat : elles appellent une réponse. Cette réponse existe déjà, sous la forme d’une formation universitaire unique en France : le Diplôme Universitaire « Les soignants et la mort, enjeux individuels, organisationnels et de santé publique », porté par l’UPEC (Université Paris-Est Créteil) sous la responsabilité du Pr Thibaud Damy, du Pr Erwan Flecher, du Dr Sophie Provenchère, du Dr Rebecca Dickason et du Pr Cédric Frétigné.
Ce DU est l’une des rares formations universitaires françaises centrées sur l’impact de la mort sur les soignants eux-mêmes et non sur l’accompagnement du mourant. Il outille l’ensemble des professionnels de santé, quelle que soit leur spécialité, pour traverser les décès dans leur pratique ordinaire : médecins, infirmiers, paramédicaux, psychologues, cadres de santé.
Environ 60 % des décès en France surviennent à l’hôpital, dont près de 80 % hors des unités spécialisées de soins palliatifs. Ce sont les équipes de cardiologie, médecine interne, réanimation, urgences, médecine de ville, celles que HEART-DEATHS a interrogées, qui font face à la mort au quotidien, sans outillage spécifique.
La formation articule trois niveaux
- Individuel : faire face aux émotions, annoncer, traverser les deuils professionnels
- Collectif : structurer des espaces de parole dans les équipes, briser les tabous, redonner du temps humain
- Institutionnel : former des référents territoriaux capables de faire évoluer les pratiques, créer des dispositifs d’alerte
Calendrier 2026–2027
Session | Dates |
Session 1 | 26–27 novembre 2026 |
Session 2 | 4–5 février 2027 |
Session 3 | 25–26 mars 2027 |
Candidatures avant fin octobre 2026. Dossier (CV + lettre de motivation) à envoyer à :
cindy.martins-pontes@u-pec.fr · thibaud.damy@aphp.fr
Questions fréquentes (FAQ)
Qu'est-ce que l'étude HEART-DEATHS ?
HEART-DEATHS est la première étude française à mesurer, situation par situation, l’impact émotionnel des décès sur les médecins. Elle a interrogé 497 médecins sur 10 scénarios de décès et 13 émotions, révélant que 94 % n’ont reçu aucune formation spécifique pour faire face à la mort dans leur pratique.
Quelles situations de décès sont les plus traumatisantes pour les médecins ?
L’étude identifie trois situations critiques : le suicide ou mort choisie par le patient (impact 7,2/10, culpabilité 48,5 %), le décès per/post-intervention chirurgicale (soutien institutionnel le plus bas : 2,78/10) et la mort brutale inattendue (90,7 % de symptômes de type PTSD rapportés).
Qu'est-ce que le DU « Les soignants et la mort » de l'UPEC ?
C’est un Diplôme Universitaire porté par l’Université Paris-Est Créteil (UPEC), unique en France, centré sur l’impact de la mort sur les soignants eux-mêmes — et non sur l’accompagnement du mourant. Il s’adresse à l’ensemble des professionnels de santé. Prochaine session : 26–27 novembre 2026.
Pourquoi les jeunes médecins sont-ils particulièrement touchés ?
52,4 % des internes et 45 % des chefs de clinique atteignent le seuil de dépression probable selon l’échelle WHO-5. Sans accompagnement structuré lors des premières années d’exercice, il faut en moyenne plus de 10 ans pour que le bien-être se stabilise.
Quel est le niveau de soutien institutionnel perçu par les médecins après un décès ?
Le soutien institutionnel est globalement insuffisant : score moyen de 3,67/10 toutes situations confondues, contre 6,20/10 pour le soutien de l’équipe soignante. Le scénario du décès per/post-intervention enregistre la note la plus basse : 2,78/10.